La Chronique de Léa (2)

Mis à jour : 24 mars 2019

L’enjeu de l’hypersexualisation - quand les petites filles s’infligent les symboles de la féminité,

« L'hypersexualisation (...) est un phénomène de société selon lequel de jeunes adolescentes et adolescents adoptent des attitudes et des comportements sexuels jugés trop précoces. Elle se caractérise par un usage excessif de stratégies axées sur le corps dans le but de séduire et apparaît comme un modèle de sexualité réducteur, diffusé par les industries à travers les médias.(Centre de recherche et d'information des organisations de consommateurs, 2011)

Ah la sexualité… Débridée, débordante ou encore animale !

  Si jeune, elle nous attire. Ou plutôt, on nous pousse à elle. Comme un ravin, un gouffre où les adultes - idéalisés -, la société, la publicité et les médias fascinent les plus jeunes qui adoptent des tendances sexualisées.

  Littéralement, les petits résistent car ils ignorent, mais une fois dépassés et au bord du précipice, tombent dans la sombre spirale de l’Internet, du paraître et de l’image d’objet diffusible et apprécié. L’enjeu, c’est de devenir ce que tout le monde désire, non ?


En réalité, qu’est-ce qui fait naître chez les préadolescents ce besoin de vieillir si vite, de se conformer aussi rapidement à « ladite » norme ?

  Le problème est que nous sommes confrontés au phénomène mais qu’on ne dit rien. Ou plutôt, on ne sait pas quoi dire ! On échange des regards gênés, intimidés en assistant à la dérive de la sexualité et de ses codes sexuels, tout en restant les bras croisés.


  J’écris cette chronique car cela me permet de prendre conscience du sujet et d’établir une distance. Mais la difficulté réside chez les jeunes témoins du phénomène, il est presque impossible de réaliser l’ampleur et les conséquences de cet engrenage vicieux. On ne vit pas dans le réel. Et d’ailleurs, parfois, même quand on est plus vieux : on décide de fermer les yeux - car cela est bien plus simple d’ignorer (les parents) ou alors d’en tirer profit (les pédophiles).

  J’évoque ce thème car j’ai moi-même participé au phénomène social de la sexualisation précoce. Je le dis et complexe, car je réalise son enjeu. J’ai sûrement mal agi mais de manière innocente cependant. Je trouve le besoin d’en parler par souci de révolte, car je suis une jeune femme et je m’interroge. Pourquoi j’ai voulu inconsciemment que ma sexualité (ou du moins les caractères qui la constituent) fleurisse et jaillisse aussi rapidement ?


Je m’explique,


  J’ai démarré la photographie très jeune. Vers mes 12/13 ans, j’ai rapidement sollicité les jeunes filles de mon âge qui m’entouraient pour être mes premiers modèles. Je crois qu’elles trouvaient ça plutôt stimulant et excitant de se lancer dans quelque chose qu’elles ne connaissaient pas.

C’est là où j’ai eu naïvement tort. À 13 ans, j’ai organisé une petite séance photo à la campagne avec une fille de mon collège, je me souviens, elle était en 3ème. On avait fait pas mal de photos déjà et puis il me semble qu’elle avait proposé qu’on fasse un essai photographique, elle en sous-vêtements fumant une cigarette. Moi je n’avais aucun souci avec ça. Est ainsi né le problème.

Le jeune adolescent ne se rend jamais compte du potentiel danger, ignorant qu’à cet instant précis, il a déjà mis un pied dans l’hypersexualisation, dans le façonnement, le modelage de son identité. Le média munit d’un marteau est en train de sculpter à l’enfant, une enveloppe fragile.

  En réalité, quand on a fait ces photos, on ne s’est pas posées de questions. Elle était à l’aise, moi aussi, et c’est pour cela qu’on a été plutôt satisfaites du résultat car nous avions confiance l’une en l’autre. S’il y avait eu de la crainte, les photos auraient été ratées. La photographie en question, est celle qui illustre cet article.


  Je narre ces détails afin d’expliquer qu’à l’instant même où j’ai saisi cette image et cela durant quelques années : je n’ai jamais eu honte de ce portrait, de la représentation que j’avais construite.

Soucieuse de tout ce qui a pu me déterminer, aujourd’hui, je prends de plus en plus conscience qu’il est important de se battre pour ses droits, d’aller à contrario des préjugés sexistes, des symboles et clichés de la féminité et surtout de la réelle valeur de la sexualité ; qui nous est partout exposée. Pourtant, j’ai contribué à faire perdurer le problème. Merde !


  Ado, on pense que ce mimétisme est symbole de notre liberté (je veux faire comme les grands). On s’enferme encore plus - il n’en est rien.

  La preuve étant, très jeune, j’ai commencé à « modifier » mon apparence physique. J’ai tenté de porter des brassières quand anatomiquement ce n’était pas encore nécessaire. Et en fait, personne ne m’y a forcé. Les autres gamines autour de moi, en primaire, de mon âge, se questionnaient sur l’urgence de mettre des soutifs ou non. Ces gamines qui elles-mêmes étaient influencées par les autres, par les images - et qui dans leur crainte et leur anxiété de grandir m’ont entraîné avec elles. On s’entraîne mutuellement.

  J’ai commencé à me colorer les cheveux, jeune, beaucoup trop jeune. À me maquiller, jeune, beaucoup trop jeune. J’en suis arrivée à un point où on me donnait 17 ans quand j’en avais 14, et 15 ans quand j’en ai eu 18 !

  Aujourd'hui, je prends en pleine gueule ce désir d’imitation qu’on a fait germer dans mon petit crâne d’enfant. À un âge où le pari n’est plus de ressembler aux autres, mais de s’en démarquer.


" J’ai participé à la sexualisation précoce sans m’en rendre compte. Alors, comment avoir honte quand nous ne sommes pas coupables ? "


Il faut freiner ce processus à défaut de ne pas pouvoir l’empêcher ! Car le problème ne vient jamais des jeunes filles qui cherchent seulement à reproduire un phénomène qui relève de l’ordre de l'icône. Ralentissez l’éclosion de la chrysalide au stade de papillon. Ne blâmez pas les petites âmes, les Lolitas qui se « perdent » sur les réseaux sociaux. Le danger ne se niche pas en elles. Le danger réside dans les représentations et les conséquences qu’elles infligent.


© Léa Michaëlis (texte et photographie)

© 2020 Le Coquelicot Revue

© Logo par Oscar Bietry

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